Etre enceinte lorsque enfant on a été victime d’abus sexuel

Etre enceinte lorsque enfant on a été victime d’abus sexuel

Il s’agit ici de mon témoignage et de mon ressenti, non pas d’une vérité absolue mais de ma vérité, celle qui m’a dévastée et qu’il m’a fallu transcender pour me libérer, pour avancer vers plus de sérénité pour moi et ma famille …

Voilà un sujet dont on parle peu ou bien à demi-mot…les violences sexuelles, cela reste encore tabou certainement du au côté inavouable, impensable et inimaginable que cela requiert. Et pourtant des enfants, des femmes et des hommes en sont victimes, c’est une réalité. C’est une réalité et je fais parti de ceux là. Ce n’est pas chose aisée pour moi que d’écrire ces quelques lignes et pourtant il y a une force en moi qui me conduit à le faire, car je sais qu’il le faut, que cela est important. Et parce que ne rien dire, c’est aussi en quelque sorte approuver, cautionner. Il est temps de parler et de libérer une parole et des émotions trop longtemps retenues, contenues…

Les faits sont là j’ai été abusée à l’âge de 6 ans de ce que ma mémoire se rappelle, par un membre de ma famille proche, cela ne s’est jamais su et j’avais enfui cette blessure au fond de moi durant des années. Je l’avais tellement refoulée que pour moi je m’en étais en quelque sorte débarrassée comme si elle n’avait jamais existée… et pourtant…

Bien sûr, un tel traumatisme laisse des marques, des traces, des séquelles et notre corps et notre cerveau ont pour survivre, d’incroyables moyens nous permettant de mener à bien notre existence, presque le plus normalement possible, jusqu’au jour où…

Mai 2014, alors que les médecins m’avaient annoncés il y a 8 ans en arrière que j’avais des risques importants d’être stérile à la suite des chimiothérapies que j’avais reçu pour éradiquer ce cancer en moi, je tombe enceinte. C’est officiel, le test est positif. Les miracles existent alors ? Je suis dans un état d’esprit mitigé entre la joie et l’impression que ce n’est pas réel et la peur, peur que cela ne se passe pas bien, peur qu’il arrive quelque chose. Mickaël et moi sommes heureux mais nous souhaitons garder les pieds sur terre, enfin quand j’y pense, moi surtout… Bien sur, comme toujours, c’est avec tout son amour et la bienveillance qui le caractérise, qu’il me respecte et accueil mes sentiments avec attention.

C’est vrai que lorsque l’on a connu le cancer par deux fois, écumé les hôpitaux et entendu dire avec sans l’ombre d’un doute que l’on aurait jamais d’enfants et bien il y a de quoi s’inquiéter un peu, c’est normal… Et puis au début, c’est tout nouveau, alors c’est logique que nos émotions soient perturbées…

Nous annoncions la nouvelle à nos parents et nos sœurs, quelques semaines plus tard, je me rappelle encore leur incompréhension quand au fait qu’on ne leur ai pas dit plus tôt. Je ne leur en veux pas, je comprends leur réaction mais eux ne pouvaient comprendre la mienne et encore moins soupçonner l’ouragan intérieur auquel je faisais face.

Pour moi en parler, c’était prendre des risques et aussi m’exposer, me sentir vulnérable. Il se passait quelque chose en moi dont tout le monde voulait être au courant, bien sûr, c’était par gentillesse et par amour mais je ne vivais pas cela comme tout le monde. Je voyais bien que je ne réagissais pas comme la plupart des gens. Beaucoup de maman quand elles sont enceintes, sont heureuses, épanouies et rayonnantes, je ne dis pas que c’est le cas pour toutes et j’ai bien conscience qu’il y a des grossesses plus difficiles que d’autres.

Pour ma part voilà ce que je ressentais ; j’avais l’impression que tout le monde voulait s’accaparer mon corps et mon bébé, mon enfant. Je le vivais comme une intrusion… J’avais peur et je voulais le protéger. Il m’a fallu du temps pour comprendre que je revivais là des blessures de mon enfance, des blessures qui m’ont traumatisée et meurtrie.

Pour la suite de la grossesse, nous sommes restés discrets, c’était notre jardin secret et nous voulions le préserver, quelques amis proches étaient au courant et cela nous convenait ainsi. Je me rappelle encore la première fois que nous avons entendu battre son cœur, c’était le plus beau moment de ma grossesse et sans doute l’un des plus beaux moments de toute ma vie.  Oui je portais la vie en moi, je pense que tant que l’on ne le vit pas on ne peut imaginer à quel point c’est merveilleux, puissant, intense.

On m’avait dit à l’âge de 18 ans que je serais certainement stérile et j’ai été soignée et guérie deux fois d’un cancer et ce jour là, la vie et pas n’importe laquelle, celle de mon enfant s’était développée en moi. Bien évidemment que cette grossesse aurait du être vécu comme un moment divin et pourtant…

A la traditionnelle question vous aimeriez plus un garçon ou une fille , j’avais répondu que j’aimerais bien un garçon mais sans vraiment savoir pourquoi, sans pouvoir l’expliquer jusqu’au jour où nous avons appris que notre petit bébé était une fille.

Je n’ai pas été déçue mais malheureusement je n’ai pas non plus ressentie de la joie à pouvoir imaginer le merveilleux lien qui unit une mère à sa fille… Car ce jour là c’est de la peur que j’ai ressenti… Une peur qui m’a glacée le sang et c’est avec les larmes aux yeux que j’y repense, oui des larmes de tristesse de n’avoir pu créer dès ma grossesse un lien paisible avec mon enfant que je m’apprêtais pourtant à aimer de tout mon cœur et de tout mon être…

Pourquoi j’ai eu peur ? J’ai eu peur qu’il lui arrive quelque chose et qu’on lui fasse du mal,  le même mal que l’on m’avait fait. Bien sur , je sais également que les garçons sont aussi victimes de violences sexuelles mais j’avais l’impression à ce moment même de revivre mon histoire. Cette même histoire, que j’avais enterrée, mis aux oubliettes et dont je ne voulais absolument pas me rappeler et encore moins parler.  19 ans plus tard elle venait me hanter… Toute ma grossesse et une partie de ma vie en tant que maman allait être perturbées par cela.

Je nous voit encore rentrer de l’échographie, j’étais silencieuse dans la voiture, plutôt paralysée par tout ce qui refaisait surface en moi et que je continuais de refouler autant que je le pouvais. Mickaël était au courant de ce que j’avais subi plus petite mais pour autant, je n’arrivais pas à en parler car ça me faisait beaucoup trop mal…

J’ai rapidement eu des contractions, dès mon 4e mois de grossesse ce qui sous entendait donc de rester au calme pour garder bébé au chaud et ne surtout pas accoucher prématurément. Mes activités se limitaient donc à manger, tout du moins ce qui passait, faire du canapé, regarder la télé et dormir quand cela était possible. Je perdais possession de mon corps, de par la grossesse et les contraintes et ce fut un calvaire pour moi… Cela me rappelait mes longues semaines d’hospitalisation lors de mes chimios et aussi me ramenait à un sentiment très difficile à porter ; ne pouvoir rien faire, être impuissante, ne pas maîtriser mon corps et puis la cerise sur le gâteau, ne pas me plaindre…

L’éternel , « c’est pas une maladie d’être enceinte », une sage-femme de l’hôpital m’avait même fait des remontrances alors que j’essayais de lui parler de mes difficultés à vivre cette grossesse. C’est simple, tu es enceinte, tu te tais, tu assumes, tu portes ton bébé et tu es heureuse… Elle avait même rajouté que si je n’y arrivais pas maintenant qu’est ce que ça allait être plus tard… Que la grossesse est ce qu’il y a de plus merveilleux et que c’est à ce moment là que l’on vit le mieux le fait d’être maman. J’étais dans une colère noire, je me sentais à la fois humiliée, impuissante et anéantie de ne pouvoir exprimer ce par quoi j’étais passée et à la fois, excédée d’un tel comportement ! Car même sans avoir vécu un tel traumatisme aucune femme, aucun être sur terre ne mérite d’être traitée de la sorte. Et bien sûr est venu se rajouter au fond de moi, ce sentiment de culpabilité, celui qui vous fait vous demander quelle genre de mère vous êtes et aller devenir…

Ne pas parler, ne pas se plaindre, ne pas dire ce qui ne va pas, assumer… Les émotions que je ressentais pendant ma grossesse étaient les mêmes que je ressentais face à cet événement traumatisant de mon enfance ou j’ai été abusé sexuellement par une personne censée être de confiance…

Ne pas parler, ne pas se plaindre, ne pas dire ce qui ne va pas, assumer… Le pire dans cela, c’est que l’on se sent coupable, coupable de quelque chose dont on a été victime et concernant la grossesse, coupable de se sentir si anéanti alors que l’on vit un bonheur sans mots.

Ma peur, mes angoisses et mes blessures m’ont clairement empêchées de me sentir proche de mon enfant. M’ont clairement privée de la grossesse rêvée et ont sans doute eu des répercussions émotionnelles sur la vie in utero de ma fille, de cet être que j’ai de plus cher au monde et ça, ça fait mal… C’est une chose qui me poursuivra toute ma vie que d’avoir été privée, coupée de cette grossesse et de tout ce qu’il y est censé avoir de merveilleux avec…

Me rapprocher de mon enfant, l’imaginer, me rendre compte de cette vie en moi et que j’allais être maman d’une enfant me propulsait puissance 1000 face à mes souffrances. Alors je continuais de me voiler la face, de faire « comme si de rien n’était ». La journée j’arrivais à garder le dessus, à maintenir le cap mais la nuit, je n’avais pas de contrôle sur mes cauchemars et tous mes souvenirs qui revenaient me hanter.

J’étais à la fois dans le déni, la rigolade, coupée de ma sensibilité et à la fois complètement paralysée par la peur, la colère, la souffrance, et les angoisses. Quand j’étais entourée cela ne se voyait pas et je ne le voulais surtout pas car si je venais à poser des mots dessus, j’avais peur de me sentir submergée, peur de lâcher prise , de dévoiler ce lourd secret et de ne pas arriver à m’en remettre.

Je pense d’ailleurs que tout mon corps a aussi lutter et réuni toutes ces forces le temps de cette grossesse pour préserver mon bébé, au moins le temps qu’il fallait avant de lâcher, de flancher et que mes émotions ne viennent me submerger tel un raz de marée car je pense que cela aurait pu avoir une incidence et des répercussions sur la grossesse. Il n’y avait pas d’autres choix, il fallait tenir.

12 décembre 2014, aux alentours de 18h, je suis enceinte de 7 mois et demi, je perds les eaux en plein milieu d’un apéritif avec des amis, le genre d’événement qu’on oublie pas^^. Je savais alors que je n’étais pas arrivée au terme de ma grossesse et que cela était bien trop tôt et pourtant je ne saurais expliquer pourquoi et comment mais je me suis sentie entourée d’un merveilleux halo de lumière, je n’avais pas peur et surtout j’étais confiante. Je savais que tout allais très bien se passer pour moi et Maëva notre fille.

C’est comme si alors je passais un monde invisible, un portail énergétique, une autre dimension, cela marquait une transition avec qui j’étais avant et qui j’allais devenir, qui j’étais vraiment. Cette grossesse n’avait rien d’un hasard ou d’un miracle et je suis intimement convaincu que l’arrivée de Maëva dans ma vie était écrite depuis longtemps. Comme si nos âmes avaient prévues de se retrouver car nous avons ici et en ce monde beaucoup de choses à vivre ensemble.

13 décembre 2014, Maëva voit le jour, si tout était abstrait lorsque j’étais enceinte, une fois ce petit être dans mes bras, tout a pris un sens, un sens véritable. Je devenais maman, j’allais prendre soin de ce petit bébé qui allait bouleverser ma vie et me conduire là ou je n’avais jamais oser aller auparavant, là où mon cœur et toute mon âme m’appelait, au plus près de mon enfant intérieur… Car effectivement, je pense que nous ne pouvons prendre soin de nos enfants comme on le souhaiterais si nous mêmes n’avons pas franchi ce cap de prendre soin de nous et de se mettre à l’écoute de nos blessures…

Si j’ai eu envie de partager cela avec vous , c’est pour mettre des mots sur des maux, pour aussi peut-être apporter un soutien à des personnes qui ont vécues ce que j’ai vécue où qui s’apprêtent à le vivre. Je ne dis pas que pour chaque femme qui a été abusée, une grossesse s’annoncera comme la traversée des tempêtes mais je sais que cela est possible, qu’il est important d’en parler et de donner la parole à ces femmes qui en ont besoin.

Une grossesse n’est pas une maladie , c’est vrai, mais elle vient remuer plein de choses en nous et me concernant peut-être que si j’avais su cela auparavant, ça m’aurait encourager à me libérer bien plus tôt de ce poids terrible que je portais sur mes épaules et qui d’une manière ou d’une autre à nuit à ma grossesse, à la vie in utero de mon enfant et par la suite à mes premiers pas en tant que mère et aux premières années de vies de ma fille.

Un secret, d’autant plus lorsqu’il est lié à un traumatisme, vous pourrit l’existence et vous enferme, vous limite. C’est dur de s’en libérer, c’est dur de mettre des mots dessus mais si vous ne le faites pas pour vous, peut-être trouverez vous la force de le faire pour ceux qui vous sont chers. Je n’ai pas de leçon à donner et là n’est pas mon but, mais je tenais à partager avec vous, ce qui fut pour moi douloureux et regrettable… Et si ce témoignage peut aider ne serait-ce qu’une personne et bien je pourrais dire que cela n’a pas été en vain.

A nos enfants…

 


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